Culture Clown - Revue éditée par le CRCC - La Robin, 32220 Lombez - 05 62 62 46 78  
 
La revue qui déguste la vie des clowns
> version papier = 8 à 12 pages d'actualité clownesque ! commander CultureClown N°21
 
Ci-dessous des extraits du Bouillon actuel, le n°21
Rencontres  
 
> avec les Rescapés
  par Claire Oudart et Jean-Bernard Bonange
 
Ils ont tout perdu... sauf leur humour !
 

En cet automne 2013, nous rencontrons les 4 comédiens haïtiens et le réalisateur Thomas Noreille qui font une tournée de 6 semaines en France et en Suisse romande où ils sont invités par l’association Eirene Suisse (organisation laïque active depuis 50 ans dans la coopération au développement).
La première rencontre se fait dans le cadre de Clownenroute (Lot-et-Garonne) où nous participons à un atelier regroupant le groupe parents-enfants « Les Moiracailles », les Rescapés et des militants de Clownenroute. La soirée, animée par Guilhem Julien, est forte et rythmée par des jeux et des improvisations clown. Le mélange de personnes (enfants, parents, haïtiens, suisses, français) rassemblées autour du personnage du clown est ludique, touchante et révélatrice de solidarités et de complicités entre tous les âges et toutes les sensibilités. La soirée se termine par un délicieux repas commun mijoté par des militants de Clownenroute.
Le lendemain, nous nous rendons dans une salle polyvalente pour rencontrer des enfants d’un ITEP très intéressés par le témoignage de ces « rescapés » du tremblement de terre d'Haïti. Les Rescapés racontent alors leurs expériences, jouent un sketch et montrent un film sur leurs interventions auprès des enfants des camps de réfugiés. Suit une autre rencontre avec un groupe d'adolescents du même établissement. L'un d'eux, qui participe aux ateliers clown de Clownenroute, improvise avec l’un des acteurs des Rescapés sur le thème « animation dans un camp ». Les rires fusent devant ce duo de clowns vivant les affres des prises de décisions et des entreprises périlleuses, comme un miroir de l’aventure des Rescapés.
La seconde rencontre a lieu à Bienne, en Suisse, dans la salle où la Cie Filrouge anime des ateliers de clown et de danse singulière.

 
 
Présentation :
Les Rescapés*, c'est une troupe de jeunes comédiens et artistes haïtiens formée en 2007. Bourrés de talent et d’imagination, Les Rescapés ont su défier des conditions de vie d’une extrême précarité pour réaliser plusieurs courts-métrages et spectacles, des sketches burlesques et sans paroles, dépeignant les mœurs et les travers de la société haïtienne. Sans toit ni ressources suite au séisme qui a frappé Haïti en janvier 2010, ils n’ont pas baissé les bras. Depuis février 2010, ils réalisent des ateliers artistiques et des spectacles comiques avec les enfants des camps de sans-abris, les orphelinats et les écoles.
Ils prennent alors en charge pendant deux jours, 125 enfants répartis dans cinq branches artistiques : danse, chant, théâtre, peinture, jonglage. Et depuis janvier 2011, ils produisent également des émissions de sensibilisation, diffusées sur la Radio Télévision Caraïbe, traitant de thèmes essentiels pour l’avenir d’Haïti : l’environnement, le choléra, la violence sur les femmes, les droits des enfants, le tremblement de terre... Ils ont été formés en clown par Clowns sans frontières Québec et par le comédien suisse Fabrice Bressire**. Récemment, ils ont travaillé avec Clownenroute*** pour l'animation d'ateliers clown auprès d’enfants handicapés. Au total, plus de 4500 enfants ont déjà participé à leurs ateliers artistiques, et leurs spectacles ont rassemblé des dizaines de milliers de spectateurs à Port-au-Prince et dans plusieurs villes de province.
* L’équipe des Rescapés est composée de 34 comédiens, artistes, techniciens, administrateurs haïtiens et suisses.
La direction de l’association est basée à Genève (Suisse), elle s’occupe d’encadrer et de promouvoir bénévolement
le travail des comédiens et des artistes haïtiens. Ils ont reçu le soutien de la Fondation de France, de la
Coopération Suisse, de Caritas, de la Fondation Voilà, du Comité Olympique Haïtien, d'un Monde Par Tous
et de l’UNICEF.
** Voir plus loin l'interview de Fabrice Bressire.
*** Voir le dossier sur Clownenroute p.25 de ce n°.
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contact : lesrescapes.com
 
Interview de Rose Antoinette Fortuna, Stanley Auguste, Zidor Luxon et Cange Claude Junior des Rescapés
Transmettre la lumière du clown
 
Comment avez-vous découvert le clown ?
Luxon : Ce qu'on faisait à Haïti avant, on ne savait pas que c'était du clown. On était dans le bain de faire rire les gens, surtout les enfants. En 2010 quand on a rencontré Fabrice Bessire, on a fait un stage de 5 jours où on a pris conscience de ce qu'on faisait. Le travail gestuel, quelques exercices et surtout la manière d'être avec soi-même pour travailler le clown. Faire connaissance avec ce personnage, c'est énorme ! Je dois me mettre dans le bain et dans la peau de ce personnage plutôt spécial pour pouvoir affronter des réalités, aider ou accompagner car le clown prend, reçoit et donne.
Stanley : Fabrice nous a permis de comprendre le clown. Avant, on sentait déjà que c'était caché à l'intérieur de nous. Avec lui, on a pu ressentir ce personnage et on s'est dit que c'était déjà lui qu'on jouait. Pour moi, le clown, c'est l'humanité. Quand on met le nez, on est magicien, on peut tout transformer. C'est extraordinaire d'apporter cela, de jouer des situations, de dédramatiser par le clown.
Cange Claude : Cette année, j'ai trouvé mon nom de clown, « Dauphin », et j'ai commencé à chercher ce qu'il y a dans ce nom : la lucidité, l'intelligence, l'attention, l'amour que j'essaie de transmettre aux enfants. Je suis toujours à la recherche, en harmonie avec ce personnage pour que ça colle bien, et cela m'a apporté beaucoup de bonheur dans ce que j'ai vécu.
Rose Antoinette : Au début, j'étais timide et j'ai appris que je pouvais faire des choses et apprendre aux autres. C'est un univers que j'aime et que je veux exploiter.

Nous avons vu des photos où tous les enfants ont un nez de clown et sont rayonnants. Vous leur proposez aussi le jonglage, la danse, le chant mais qu'est-ce qui est particulier avec le clown ?
Stanley : Mon nom de clown c'est « Pion ». Il me va car c'est ma réalité : un pion se déplace à n'importe quel moment de la vie et moi je suis comme ça. Avec ces enfants, en mettant le nez de clown, ils dédramatisent ce qu'ils vivent. Ces enfants sont sous le soleil, il y a la peur à cause de l'instabilité, mais quand ils mettent le nez de clown, ils prennent les choses d'une autre manière. C'est extraordinaire de partager ces moments avec les enfants qui, quand ils mettent ce petit masque, expriment ainsi « on n'a pas peur, on joue notre vie ». C'est un monde où il n'y a pas de discrimination, pas de handicap, même si tu es aveugle, quand tu es clown, tu peux voir des choses. C'est le monde parfait, le seul !
Luxon : Par rapport au tremblement de terre et à mon expérience dans les camps, on a vu que les enfants avec leur spontanéité ont toujours le cœur dans la main. Quand tu arrives avec le nez, ils ont cette facilité de voir qu'on est dans un monde imaginaire où on est tous pareils. Dès qu'ils sont sur scène, la foule devient comme une lumière : on voit l'espoir que tout n'est pas fini, que quelque chose peut se faire, que Haïti n'est pas terminé. Il s'est passé cette catastrophe mais après, la vie continue. C'est cette lumière qui est importante dans la transmission.

Quel accueil recevez-vous de la part des autorités haïtiennes ?
Stanley : Les autorités savent que ce que l'on fait a une importance capitale sur la société mais ils n'osent pas le dire. Les enfants arrivent à dire ce qu'ils ressentent, c'est clair que c'est positif. Mais il y a de l'hypocrisie car Haïti c'est une question de clan, de favoritisme. Certains disent que ce que les Rescapés font est important, mais comme on est pas dans leur clan, c'est difficile.
Cange Claude : Une fois, on était 5 dans une voiture à minuit. Une patrouille de police nous a arrêtés pour un contrôle. On était réglo et quand ils ont su que nous étions les Rescapés, ils se sont exclamés : « Mais oui, les Rescapés, je reconnais vos têtes ! C'est chouette ce que vous faites avec les gens ! Tous les enfants parlent de vous ! ». Mais, chez nous, faire du théâtre est difficile : les locaux manquent pour pratiquer, on est obligé d'aller dans des établissements scolaires ou des restaurants où il y a peu d'espace.
Rose Antoinette : C'est vrai que c'est une question de clan mais aussi de droits de l'enfant. Comme on n'est pas passé directement par les autorités pour atteindre notre but, elles savent qu'on est là mais elles ne nous priorisent pas. Certains ont des actions qui touchent bien moins d'enfants mais ils ont la priorité. Chaque fois qu'on demande un financement, il n'y en a pas pour nous.
Luxon : En Haiti c'est comme ça, il faut avoir des amis importants... Pour venir en France, on a déposé un dossier au ministère de la culture mais on a pas eu de réponse. Ils refusent mais n'osent pas nous appeler pour nous le dire. Ils ne lisent même pas les dossiers déposés ! Haïti est un pays pauvre et il y a beaucoup de magouilles. Ce qu'on apporte aux enfants, le côté culturel, passe à côté.

Quels sont vos désirs par rapport au clown, en lien avec les rencontres entre Haïti et la France ou la Suisse ?
Stanley :
Mon rêve est de continuer à faire des échanges avec des clowns européens, voyager pour amener notre univers de clowns haïtiens. On peut apporter des choses différentes dans cet univers clownesque.
Luxon : On est là depuis 5 semaines, on a appris beaucoup de choses et notre regard sur le clown a changé. Notre façon d'être va changer et le travail qu'on fait aussi. Notre souhait est que cela continue. On est en quête de plus d'expériences, de maîtrise. Pas la perfection mais tout de même !
Cange Claude Junior : Moi j'aimerais apporter l'univers du clown dans les établissements scolaires parce que c'est important pour les élèves de s'exprimer avec leur corps, parce que ça dégage une énergie très positive sur soi-même et sur l'environnement. Un simple regard, en élevant la voix, ouvrant les bras, souriant, cela fait passer des ondes positives. Cette vague d'énergie, j'aimerais qu'elle passe aussi chez nous en Haïti.

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> avec Fabrice Bessire (Les Rescapés et Cie Krayon)
 
« Le clown, un long voyage… pour être tout près de soi-même »
Fabrice Bessire vit dans le Jura suisse mais voyage beaucoup grâce à ses activités de comédien, clown, metteur en scène et formateur. Il a créé plusieurs structures dont « Gota de Agua », une association fondée en 2004 qui lui a permis de rester 3 ans au Nicaragua pour travailler comme « artiste humanitaire ». En décembre 2013, toutes ces structures se sont réunies sous le titre de « Utopic Family » qui regroupe 13 personnes engagées pour défendre l'utopie dans les domaines du théâtre clown et de l'humanitaire.

Le personnage du clown, je ne pense pas que je l'ai découvert, c'est plutôt lui qui s'est imposé à moi. Il s'est mis en travers de mon chemin. Ça a commencé au Nicaragua où je faisais un travail avec les enfants des rues. Je cherchais un moyen pour passer du temps avec ces enfants, pas seulement opérationnel mais quelque chose de vrai et d'utopique. J'ai la chance de savoir dessiner : je suis caricaturiste. J'ai pris des crayons et des feuilles et je suis parti dans la rue. Aux enfants qui me demandaient de l'argent, je disais : « je vais te donner une pièce pour autant que tu me fasses un dessin qui représente ton rêve, ton utopie ». On a commencé à travailler sur ce rêve très personnel. Je me suis dit qu'on était dans la justesse. J'ai remarqué que, plus on est soi-même, en harmonie avec ce qu'on est réellement, plus on peu apporter dans la simplicité.
Ensuite, le coup du sort ou la magie de la vie a fait qu'un jour, le directeur du cirque de Managua m'a vu avec ces enfants et m'a dit de venir à l'école du cirque : c'est comme ça que je suis entré dans le monde du clown. Le clown c'est un long voyage, c'est aller très loin pour revenir très proche, pour être tout près de soi-même. Mais il faut le comprendre, passer au-delà des stéréotypes de l'image du clown... Moi je le considère au-delà du rire, il y a la vérité, réussir à se mettre à nu, accepter cette nudité, se rendre compte que soi-même, on est bon, beau et juste. Je ne dirais pas que j'ai trouvé mon clown. Je dirais que, selon les situations, il apparaît différemment. Je ne pense pas être à la recherche d'un clown typique pour me figer dedans. En fonction des émotions dans lesquelles je vis, des phases de ma vie, c'est plutôt lui permettre de s'exprimer avec cela, d'aller au contact des autres. Je ne sais pas où je vais mais j'y vais avec bonheur. On a une représentation du clown qui est faussée, on pense qu'il va déstabiliser et, au contraire, ce monde là est plus dans la justesse.

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Contact : Cie KRAYON http://fabr664.wix.com/krayon
   
 

MENUS

LE BOUILLON ACTUEL : N°21

RENCONTRES :
> avec les Rescapés
> Interview des Rescapés
> avec Fabrice Bessire

BONUS AU DOSSIER :
> Le regard du clown... pour changer les regards sur le monde
> Animation instable d'un atelier clown


VUS SUR SCENE :
> Au festival d'Avignon Off
> Au festival "Sav'en rires"
> A l'Eté en bord de Save
> Au Théâtre Clavel

Le journal d’OTTO DIDAKT

L’ACTU-CLOWN

 
 
 
 
 
 

Lu dans le journal Le Monde :
"Le clown explose. Ce petit prince du rire, ce simplet monstrueux recrute. Les spectacles créés, les formations dispensées à des amateurs ou des professionnels sont en augmentation. Plusieurs festivals ou programmations spéciales sont à l'affiche… "Plus la société est perdue, plus ce personnage naïf, hors du temps, qui donne pourtant du sens, revient comme une bombe", commente André Riot-Sarcey, metteur en scène des Nouveaux Nez.
Le clown a désormais ses lieux d'apprentissage, ses scènes, sous chapiteaux ou dans les théâtres, ses publications, comme Culture clown, lancée par le collectif du Bataclown…"
(Catherine Bédarida,
Le Monde, 11/12/2003)

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
BONUS AU DOSSIER  
> Le regard du clown… pour changer les regards sur le monde
Par Françoise Dano (Atout Clowns)
 
Les interventions des clowns peuvent-elles affecter les attitudes, les attentes et les comportements des communautés dans lesquelles elles se déroulent ? Suite aux interventions menées par Atout clowns de 2009 à 2013, notre réflexion est partie de la relecture d’un article de Jean Bernard Bonange au sujet « des pratiques d'intervention des clowns dans la vie sociale » à propos desquelles il écrit : « Je suis convaincu qu’elles vont prendre de plus en plus d’ampleur, de façon innovante, portées autant par des " amateurs " que des " professionnels ", mais qu’elles seront aussi confrontées aux risques de l’ambiguïté (confondre animation et intervention), de la médiatisation et de la dilution. »1. Je voudrais prendre ici quelques exemples pour essayer de refléter les discussions que nous avons à l’intérieur de notre association sur notre pratique de clown acteur social dans un contexte d'animation ou d'intervention ou de spectacle.
 
“Atout clowns” un chemin pavé de bonnes intentions
Même si cette pratique artistique était inscrite dans les statuts de l’association depuis sa création en 2009, la pratique du « clown acteur social »2 n’a pas été de suite évidente car, de la lettre au pied, il y a un chemin qui s’est écrit avec le temps, et a donné naissance à un petit groupe de clowns qui désire s'investir dans cette pratique spécifique.
Nous intervenons sur demande d'associations et structures socioculturelles locales en demandant aux « commanditaires » de nous faire confiance. En général, ils veulent mettre des clowns dans leur programmation mais, dès la première rencontre, on sent bien que ça flippe un peu ! Alors vous allez faire combien de sketchs, de combien de temps, et qu'est ce que vous allez dire ? Nous répondons que nous ne le savons pas encore et leur rappelons que c'est de l'improvisation dont eux-mêmes et leurs paroles sont justement la matière, et que la seule chose sur quoi nous pouvons nous engager, c'est sur le fait qu'il n'y aura pas de dérision ni de cynisme. Souvent ça marche ! Dès fois non !
 
2010. « Une Folie de Rois » à la Maison pour tous de Figuerolles

Atout Clowns a été sollicité par la Maison Pour Tous pour animer la fête de la Galette des Rois, offerte aux habitants du quartier dans lequel nous sommes implantés : Figuerolles, un quartier multiculturel, très vivant mais aussi fortement défavorisé. Un quartier quoi ! Nous n’avions pas envie de faire une simple déambulation entre les tables, aussi avons-nous recherché des éléments qui puissent faire de cette fête autre chose qu’une réunion entre voisins. Deux événements ont ouvert notre imaginaire : l'affichage dans une église italienne de l'absence des rois mages dans la crèche, et la montée des mouvements locaux contre les mesures préfectorales d'expulsion d'étrangers via le Centre de rétention de Sète. Nous avons également amassé une importante documentation sur les rois mages.
A partir de là nous avons conçu « une Folie de Rois » un spectacle, largement improvisé et construit sur le modèle des fêtes des rois lusitaniennes (« les folias de reis ») lesquelles mettaient en scène les acteurs de la société brésilienne du XVIe siècle ainsi que des chanteurs et des « clowns » !

Dans notre version, les clowns jouaient de vrais-faux rois mages qui, après de nombreux rebondissements, étaient obligés de dévoiler leur véritable identité (de clowns) sous la pression de deux commères, deux clownes qui figuraient le public dans le rôle des « petites dames de Figuerolles ». Celles-ci entraînaient le public à dénoncer l’incompétence de ces rois mages : ce n'étaient pas les même que l'année dernière, ils ne savaient ni réaliser les vœux, ni se repérer avec les étoiles, à peine prononçaient-ils correctement leurs noms et ils étaient vêtus de bric et de broc, clinquants certes, mais faux à vue d’œil. La « vérité » éclatait : en fait, les clowns remplaçaient les vrais rois mages à leur demande, ces deniers, en raison de leur origine étrangère et de leur absence de papiers, étant retenus au Centre de rétention de Sète. D’où leur absence ce soir-là !
Le public s'y reconnaissait : les mamies qui avaient vécu les périodes plus sombres de l’histoire auxquelles nous faisions allusion dans les impros (Figuerolles est jalonné par les plaques commémoratives de résistants et de déportés), les plus jeunes aussi parce ce quartier est toujours habité par une forte communauté gitane, des roms, des maghrébins, des kosovars, les ceux « avec papiers » qui y habitent et luttent avec « les sans »… qui y habitent aussi.
Alors faisions-nous de l’animation ou de l'intervention sociale ? Aujourd'hui je répondrais de l'animation (sans acception péjorative, car animer c’est quand même faire bouger l’âme.). Si elle dénonçait, par une transposition un peu trop brechtienne, le sort fait aux étrangers dans notre démocratie, notre prestation ne prêchait qu'à convaincus ou victimes de cet état de fait, ou plutôt de ce fait d’État. Plantions-nous un ferment de transformation sociale ? Pour le savoir, il aurait été utile de questionner postérieurement les différents acteurs, mais nous n'avons découvert ce baromètre que plus tard.

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2011. « Beêêêlles et rebêêêlles » aux Fêtes de la Transhumance de l’Hérault

L’argument en était simple. Les clowns jouaient sur l’espace réservé aux démonstrations de tonte des brebis en figurant les brebis attendant dans le salon de coiffure le moment d’être pomponnées par un coiffeur inquiétant de maladresse et dont la blouse laissait apparaître une queue poilue ! Les clowns-brebis avaient décidé de s’opposer au berger sur le thème de "la plage oui ! L’alpage non !" mais gardaient la peur du loup. Un clown chien essayait d’imposer de l’ordre dans le troupeau, mais sans succès. Nous étions accompagnés d’une chorale ("Olala") avec laquelle nous transformions les chansons de Mistinguett, par exemple "c’est vrai que j’ai de belles bouclettes, une queue en trompette, c’est vrai", etc.
Pour nous, il s’agissait d’un travail de clown acteur social. Nous l’avions intitulé comme ça parce que nous pensions qu’une activité clownesque sur un territoire institutionnel (Conseil Général) et avec un public partenaire (les bergers), plus la volonté des organisateurs de voir cette manifestation comme un objet patrimonial et populaire, nous engageait à utiliser ce vocabulaire. Mais notre intention de faire vivre un monde à l’envers relevait plus du registre carnavalesque que du clown acteur social.

 
2012. Avec les médecins de l’École Dispersée de Santé

L’École Dispersée de Santé est une structure professionnelle de médecins et d'acteurs du domaine de la santé qui réfléchit et tente d’infléchir les pratiques médicales. Nous sommes intervenues dans leur congrès et voici le « retour » de l'un des organisateurs.
De cette intervention, nous sommes sorties renforcées dans la certitude que le clown acteur social ne peut pas se passer de fouiller, comme un historien, les tenants et aboutissants d’un problème. En clown acteur social, il faut être non seulement de « suffisamment bons clowns » avec des personnages solides et labiles, mais aussi prendre dans nos mailles la matière et faire une œuvre où le public se reconnaisse et puisse rire de lui-même à travers nous. Et surtout qu'il y apprenne sur lui même quelque chose qu'il sait déjà mais que nous révélons… à notre insu.

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Des clowns pour rendre des médecins malades (de rire).
Soit une vingtaine de médecins soucieux de travailler ensemble à leurs pratiques. Soit deux clowns malins qui se rapprochent de ce groupe. Calculons ensemble la qualité du travail accompli par tous et leurs effets. Au terme de chaque réunion, les clowns s’habillent et prennent des allures de praticiens. Ils ont construit un cabinet médical ou se présentent comme des savants itinérants, des promeneurs du regard clinique, des emblousés déambulant…si loin, si proches. Ils nous racontent ce que nous avons dit ou fait. Le ton est à la dérision et à la profondeur. Une activité de sculpteur et de scannériste.
Nous voici maintenant malades, auscultés, questionnés, manipulés. Les termes sont complexes : « L’allocation handicapée est-elle une propriété ? Sinon pourquoi dire que cette “ location ” colle autant à l’individu ? Il n’y a qu’à la rendre à défaut de la vendre. Et cette supposition qu’on entend le cœur dans un appareil : n’est-ce pas plutôt sa grand-mère qui bourdonne ? »
Nous rions tant qu’il nous faut bien admettre que quelque chose ne va pas très bien. Nous avons laissé quelque chose de nous-même : un petit bout d’incontrôlable parfaitement maîtrisé par nos soignants d’un jour. Ce travail est fécond. Il nous donne envie de recommencer, de voir encore que nous ne savons rien d’autre que notre désir de bien faire. C’est peu de choses. Il y a tout le reste. L’agressivité inutile, la surprotection trop enveloppante, l’indifférence cruelle. Ce que les clowns nous disent est qu’il reste toujours, au-delà de toutes les entreprises de bonne volonté, un reste inaccessible… à moins d’en rire. On y découvre ce par quoi nous pouvons avancer : la défaillance de nos certitudes.
Jérôme Pellerin, psychiatre (Chef de service en Psychiatrie, Hôpital Charles Foix.)
 

2012. « C'est pas pareil ! » changer de point de vue sur le handicap.

Ce spectacle de clown acteur social est né de la rencontre avec l’association Saudade (association culturelle qui milite pour le respect des différences). Nous avons rencontré les associations de parents et d’aidants et, avec eux, avons imaginé un dispositif où ils pourraient exprimer ce qui n’est jamais public, ce qui se dit entre soi ou aux réunions de parents, et reste de l’ordre de l’intime. Nous avons fait une alliance (des parents viennent témoigner sur un espace scénique) et un dispositif spectaculaire et spéculaire (celui de récits de vie et interventions clownesques). Nous avons fait de belles improvisations, d’autres moins bonnes, quelques fois nous avons été à la ramasse, et quelque fois "la parole du fou" a surgi…
Pour savoir comment ces interventions ont été reçues, nous avons compris qu'il fallait laisser la parole aux participants. Ils font état de la surprise et du changement de point de vue sur le handicap que les improvisations des clowns ont insufflé lors de ces soirées.
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Des témoignages :
• « L’échange entre les parents et " Miss Eureka " fut une expérience humaine extraordinaire et enrichissante, mais surtout j’ai été impressionnée par la performance des clowns qui ont su saisir des mots pour les détourner et nous faire rire du handicap ». (Béatrice Garcia)
• « Il est des instants magiques où les clowns nous embarquent dans un voyage d'humour et de poésie, un voyage qui nous rend plus grands parce que conscients." (Catherine Tournafol)
• « Merci à toutes celles qui sont venues témoigner et merci aux clowns qui ont exprimé leur empathie, leur tendresse, leur générosité dans leurs improvisations délirantes, toutes justes dans leur subtile distance face à certaines situations parfois douloureuses. » (Francis)
• « Quant à l'intervention des clowns, j'ai été surprise de leur aplomb. Je les ai trouvée courageuses, audacieuses. Elles ont su rendre par leur improvisation le récit des mamans de façon surprenante et drôle... Alors que le handicap n'est pas toujours facile à aborder. » (Véronique)
• « J'adore constater la joie de la personne qui vient de témoigner quand elle découvre ce que les clowns font de ce qu'elle vient de déposer! » (Anne De Fontenay)
 
2013. « Lucy aussi » à l'expo « la femme dans tous ses états » (CHRU de Montpellier)
Nous avons imaginé un dispositif sous la forme d'une conférence où nous dénonçons les discours scientifiques anciens ou récents qui fondent ou cautionnent les stéréotypes et renforcent les inégalités hommes-femmes. Dans « Lucy aussi », toute la première partie se déroule dans la grotte (en faisant la part belle aux thèses de Françoise Héritier) : il se trouve que les femmes y inventent, entre mille choses, le feu et les peintures rupestres ! Repris pour le Festival Artdessens, nous avons eu le bonheur d'apprendre qu'enfin la science reconnaissait que « les premiers artistes étaient en majorité des femmes »*. Les clownes d'Atout clowns l'avaient démontré avant la parution de l'article ! C'est parce que l'art du clown nous permet d'exprimer de notre plein gré l'insu, que nous avons pu devancer cette actualité… vieille de plusieurs millénaires.

L'avenir ? Les personnes qui se sont engagées dans cette pratique, participent aux séances de training que j'anime. Elles ont souvent des métiers qui les relient au monde social et sont intéressées par la vie sociale et politique, souvent militantes dans des mouvements citoyens. La pratique de clown acteur social correspond à la fois à leur désir de s’inscrire en tant que personne dans les mouvements socio-politiques, et aussi à une image de leur clown, acteur pour participer au changement des regards sur le monde. Le souci des institutions politiques de se rapprocher des citoyens lambda, avec les échecs que l'on sait, ont fait qu'aujourd'hui le clown qui intervient socialement laisse d'avantage s'exprimer des revendications propres aux groupes qui se sentent exclus des centres de décision.

* C'est ce qu'affirme l'archéologue Dean Snow de l'Université de Pennsylvanie au terme d’une étude scientifique menée dans huit grottes en France et en Espagne.
 
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> Animation instable d’un atelier clown avec des adolescents d’un ITEPpro
(Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique)
par Hervé Lunel (éducateur) - voir article pages 38-40
 
Un barrage à franchir tient en la représentation du clown incarné par le clown Ronald (de MacDo) ou le Joker de Batman. Krusty des Simpson me rallie au lien d'humour que ces jeunes possèdent et et je peux évoquer Charlot pour étendre le rapport culturel.
Le port du « nez de clown » n'est pas obligatoire car l'atelier serait désintégré... Il a été accepté par un groupe après une longue adhésion à la culture du clown-théâtre. Les vêtements impliquent un accès au décalage immédiat. La fragilité narcissique des jeunes d'ITEP est comblée par une recherche éperdue de vêtements de marques. Les vêtements de clown n’ont pas été accueillis par les jeunes car l'habit réveille la faille plus qu'elle ne la cache pour jouer librement. Mais j'aurais pu envisager cette expérience avec le groupe stable qui accepta le nez. En ITEP rien n'est permanent !. J'admets un compromis entre leur capacité à accepter les mises en jeux et improvisations, et leur difficulté à porter le nez et à s'habiller pour jouer. Les chapeaux en revanche fonctionnent et produisent l'effet de transformation. De plus, l'ici et maintenant dans lequel sont impliqués les jeunes s'oppose à la recherche longue, par essais et erreurs, du clown intérieur.

L'atelier vibre de turbulences produites par les états émotionnels des adolescents. Il faut composer avec car, en creux, ils refusent d'être là. J'utilise très régulièrement « la ressource », comme en aviation, pour préserver le cadre de l'atelier. Dans les moments de chaos, je visune chute intérieure vertigineuse. Nous sombrons avec les jeunes. Je prends la ressource en puisant sur le socle acquis au Bataclown et dans les divers jeux empruntés ailleurs (Jeux pour acteurs et non acteurs d'Augusto Boal par exemple). Ca redresse souvent mais, parfois, il faut atterrir d'urgence et suspendre l'activité plutôt que d'aller au crash.
L'implication du corps dans les mises en jeu constitue un barrage supplémentaire. Et que dire de l'écoute de l'autre chez ces jeunes qui n'arrivent plus à s'entendre ? Je bricole entre les mises en jeu et les improvisations. Et je m'autorise à rire et jouer avec les performances des jeunes pour les rallier à ce pot commun du clown-théâtre. Les mises en jeu offrent cette souplesse de proposer une thématique que je peux laisser filer vers une mise en improvisation. Ils sont moins exposés au regard de l'autre. L'émulsion se fait et prépare cependant les jeunes à accepter d’être regardés sans danger.
J'utilise toutes formes de structures pour tenter d'amener le plaisir du jeu, l'écoute de soi, de l'autre et le corps avec le décalage comme trame. Ainsi une mise en jeu sur l'attitude corporelle a débouché sur la notion du clan familial au travers d'un gang mafieux. A sa tête, la grand-mère (jouée par un garçon) apparaissait comme éminemment dangereuse dans toute sa fragilité de femme âgée.
Un autre jeu : celui du pêcheur au carrelet débordant d'acteurs. Je travaillais sur la notion de mime avec invitation à sentir la traction sur le moulinet en tenant la canne ou à incarner le poisson prisonnier qui tente de se libérer. Au delà du jeu technique, le pouvoir d'attraction de la participante jouant la pêcheur a marché : les poissons ont flanché. Elle fut surprise et amusée par ce jeu de résistance. Il n'y avait pourtant ni filet ni poissons, ni bord de mer. L'illusion avait fonctionné. Elle accédait à l'univers du clown-théâtre. Si l'atelier offre un potentiel intéressant pour se découvrir et accéder à l'autre sans passer par le conflit, sa mise en place reste compliquée et jamais acquise. J'avance dans ma recherche d'une séance conduite comme je peux les vivre lors de mes propres formations. En attendant une réponse improbable, j'aime faire passer ce mystère de l'art du décalage.

 
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Pourquoi des clowns à l'hôpital ?
Catherine Vanandruel (coordinatrice des Clowns à l’hôpital, Bruxelles) - voir article pages 14-16
 
Sous la dénomination « Canal Santé », à l’initiative de l’Espace Social Télé Service, d’une infirmière et des Clowns à l’hôpital, un nouveau réseau est mis en place. « Faut-il des clowns à l’hôpital ? demande Michel Kesteman1, promoteur du réseau. Si vous en doutez, allez donc revoir le film Docteur Patch avec Robin Williams. Le clown s’y révèle non pas comme un effet de mode provoqué par l’École du Cirque ni par le marketing qui entend associer le clown et le hamburger. Le clown, c’est sérieux, car le rire est le propre de l’homme. C’est essentiel à notre santé mentale. Écoutez le professeur Kahn, chef de clinique : “ Pour être médecin, il faut être médecin plus magicien, pas la magie de mettre un nez rouge, mais celle des mots et de l’écoute, d’une présence au quotidien”. Il ajoute : “Le nez rouge, c’est un symbole qui dit “ je joue, j’accepte la dérision, j’accepte que tu te moques de moi ”, de ne pas avoir de carapace de technicien qui se prend très au sérieux et qui exige que l’autre vous prenne au sérieux, d’où la distance. Avec le nez rouge, je me rapproche et tout devient possible, l’imagination, la créativité”. ».
Nous avons établi un lien entre l’art et la santé de manière plus générale en Fédération Wallonie Bruxelles (la Belgique francophone), en rejoignant l’asbl Culture et Démocratie. La commission « Art et Santé », a publié un code de déontologie2 des artistes en milieu de soins et une brochure sur les pratiques artistiques dans ce milieu.
Les clowns à l’hôpital ont plus d’une corde à leur arc, tous ont une deuxième carrière en route ; dans le théâtre jeune public, en théâtre de rue, dans les bibliothèques, à la radio. Nous sommes aujourd’hui huit intermittents du spectacle (dont la moitié travaille aussi pour Clowns et Magiciens Sans Frontières, Belgique) pour une visite hebdomadaire dans deux hôpitaux universitaires.
 
1- Michel Kesteman, directeur de l’Espace Social TéléService : Le clown, hospitalier, ambulatoire ou intérieur :contribution à l’invention de la ville en santé ? Médicale, citoyenne ou littéraire ? Colloque 2004.
2 -
http://www.cultureetdemocratie.be/chantiers/artsante/code-de-deontologie.
 
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VUS SUR SCENE
> Au festival d'Avignon Off (juillet 2013)
De notre envoyé spécial Bertil Sylvander
Trois jours en mission en Avignon, à courir de spectacle en spectacle, à vérifier les lieux et les horaires sous un soleil de plomb, à réserver et à courir, tout en préservant sa santé (boisson, ombre, repos). Une vraie mission pour Mc Gyver ! J’en suis ressorti fourbu mais heureux, comme on dit !
 
 
Concerto pour deux clowns par les Rois Vagabonds
Des clowns de rue qui arrivent dans une salle et qui deviennent du grand clown de théâtre ! « Il y a elle : perruque blanche, visage poudré des nobles de la cour, allure altière, alto à la main. Et il y a lui, un peu voûté, dont la barbe rend les traits plus sombres… ». Duo improbable, rappelant la célèbre référence de l’écuyère et du garçon de piste. Elle élégante et souple, lui maladroit et gêné. Elle musicienne et lui distrait. Et puis tout bascule et s’échevelle ! Acrobaties aux sons du boléro de Ravel, effets de marionnettes aux sons de Vivaldi. La quête éternelle d’exister face à la perfection, le désir, le dépit amoureux, la cruauté : tout y est !
Sensibilité, vérité, sobriété, simplicité. J’ai adoré. Exceptionnel et lumineux ! Courrez vite les voir.


photo de V. Vanhecke
 
 
Naïf par la Compagnie Toti Toronell
« Une mouche et une âme attrapée dans le rythme des machines, seuls survivants d’une époque où les émotions étaient à fleur de peau ». Massif dans sa grande blouse grise, Naïf arrive dans l’atelier. Ouvrier maladroit, il tente de s’adapter au monde. Il n’a qu’un but : jeter un sac poubelle et qu’une raison d’être : « être ». Les bévues s’enchaînent et ça devient catastrophique. Comment vivre dans ce monde technique quand on est clown ? Et qu’il est dur de remplacer une ampoule ! Une belle leçon de la « naïveté » extrême du clown et un simple retour aux fondamentaux, dans un univers général où on se complique la vie !
 
 
Guitare Amoroso par la Compagnie Choc Trio
« Comédie clownesque sur fond de Tango Argentin ». Un clown entre chez lui le soir et a toutes les peines du monde à arriver. Mystérieusement, un groupe de musiciens est installé dans son salon mais il ne les voit pas. Sont-ce ses comparses artistiques (car lui-même est guitariste) ? que font-ils là ? Il va chez sa voisine qui fait trop de bruit et s’emmêle dans ses fils électriques. Mais, hélas, on a l’impression que le comédien est lui-même emmêlé dans son scénario ! Dommage, car on sent qu’il s’applique ! « Ce qu’il y a en trop, c’est que ce n’est pas assez simple ! ». Dès que les scories seront enlevées, on y retourne !
 
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LA 432 par les Chiche Capon
« Un spectacle intelligent pour les gens qui ne veulent pas réfléchir ». Au bout de quelques minutes de gags de plus en plus déjantés, j’ai eu l’impression d’être chez des gens qui se défoulent devant leurs copains lors d’une soirée bien alcoolisée. Je comprends qu’on aime, quand on a besoin de décompresser dans ce monde de brutes… Personnellement, ce n’est pas mon cas. Mais c’était visiblement celui du public ce soir-là ! Il y a eu entre les Chiche Capons une sorte de complicité mystérieuse et immédiate : avant même que les personnages arrivent, tout le monde était plié ! Anticipation ? Communion directe ? je reconnais l’exploit et j’avoue que je suis dépassé. Pourtant je croyais être intelligent et au théâtre, je ne réfléchis pas…
 
 
Vestiaire non surveillé par Peter Shrub
« Une comédie quasi-semi-pseudo autobiographique sur la peur, ma mystification et la destinée des objets de tous les jours ». Peter Shrub entre, s’asseoit et il ne se passe rien. Quelques soupirs de désir, quelques regards hagards, quelques mouvements avenants. Et on est captivé. Magie de la présence. Ce pauvre personnage essaie de nous distraire par des tours éculés et par ses velléités de projets. Temps avorté, mystérieux, tragique. Il fait ce qu’il peut, mais le monde des objets lui échappe. Le monde lui-même lui échappe. Burlesque minimaliste. Bravo.

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> Au Festival Sav’en rires Samatan, Gers (mai 2013)
 
Nécromédie par Amédée Bricolo
En voilà un, de vrai-de-vrai ! Nom-de-nom ! Un ancien tout juvénile ! Amédée a reçu une lettre : il doit rencontrer la camarde et passer l’arme à gauche. C’est bête, hein ? Mais lui, ne se rebiffe pas, ça l’intéresserait même plutôt ! C’est un clown, donc il est curieux. Pendaison, poison, rencontre avec l’au-delà. Il y a un côté Brassens, dans cette manière de tout assumer sans avoir l’air d’y toucher, de dire et de vivre l’essentiel, avec légèreté et profondeur. Pétillant et sombre, désopilant et comique.
Et figurez-vous qu’il la rencontre « vraiment », la mort ! Vraiment ? Ou n’est qu’un faux semblant ? Un chassé-croisé ? On ne sait plus. Et pourtant, on sait qu’on voit se débattre là, devant nous un être humain, un vrai. Chapeau l’artiste. Du grand clown.
 
 
> A l’Eté en bord de Save (Lombez, Gers, juillet 2013)
 
La Natür, c’est le bonhür par Rosie Volt
« Bulldozer de l’optimisme, ouragan d’Energie, tsunami d’émotions, voici la bergère tyrolienne Rosie Volt avec son troupeau de chèvres ! » Elle arrive et s’installe, ponctuant son existence de yodel et de chant lyrique, bizarre ce personnage qui nous raconte sa vie dans les alpages, à coups de clochettes et de grandes déclarations ! Elle vit par outrances, elle se dilate à chaque seconde, elle bouscule nos attentes, arrose tout le monde, prend à rebrousse-poil les conventions… et tombe amoureuse en direct. Elle est dans la pléthore et les excès, mais heureusement, pas de cynisme chez cette force de la natür. Dommage qu’elle ne rende pas assez hommage à son amant de la soirée, qui le méritait pour bien des raisons...
 
 
> Au Théâtre Clavel (Paris, octobre 2013)
 
Üt, concert burlesque par le trio R-Bag
Hilarant trio de clowns, avec l’inénarrable Colette Gomette ! Allez vite voir ! Mr Agakuk est un grand chef de musique et il rêve de nous faire découvrir la musique islandaise. Il est, malheureusement pour lui, accompagné de Mme Baden-Baden (la seconde) et de Colette Gomette (la petite dernière). Pour-suivant comme elles peuvent leur chef dans cette aventure incertaine, les deux clownes s’abordent puis sabordent (sans le vouloir, bien sûr). La première a une idée fixe : caser à tous prix ses propres chansons et la seconde n’a pas d’idée, elle est juste là avec ses pulsions animales et ça suffit pour nous faire crépiter ! On fronce un peu les sourcils lorsque le chef craque car on ne le sent pas venir, et Mme Baden-Baden peine parfois à trouver sa vraie place (c’est le lot des intermédiaires dans les fratries !). Mais quelle joie de voir un vrai trio de clowns…
 
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Otto Didakt du n°21 - Le journal de ma vie - Vienne, ce lundi 15 septembre 1933 -
   

“Printemps” (amorce de roman)

Ce1 matin2, le3 printemps4 est5 arrivé6. Lorsque7, de8 ma9 terrasse10, j11’ai12 vu13 les14 bourgeons15 des16 arbres17, fraîchement18 éclos19, j20’en21 ai22 éprouvé23 une24 joie25 sourde26 et27 profonde28. Descendu29 dans30 mon31 jardin32, j’ai fait quelques pas dans une herbe douce à mes pieds nus33.

1 - Le démonstratif « Ce » est sans doute en phase avec une pensée mettant l’accent sur un instant du présent, dans un temps considéré comme linéaire, alors que selon Brunschweig (1902), le temps psychologique détermine fortement la notion même d’objectivité temporelle, à travers la conception téléologique de Huisme (1857). C'est-à-dire que si dans le même temps (ou plus précisément dans un complexe spatio-temporel) je fixe le temps en tant que sujet, je suis mû par lui en tant qu’objet. Dans ces conditions, le « matin » dont il va être question n’est pas plus celui d’aujourd’hui (au sens astronomique), que celui que j’attendais et qui se présente à moi, en tant que personne unique, donc avec son cortège de perceptions subjectives.
2 - Dans le cadre astronomique, le matin va du lever du soleil à midi. Il est donc déterminé par les données objectives. Mais, dans la continuité de la théorie brunschweigienne du temps psychologique, serais-je sur le point de dire que c’est encore le matin juste avant midi ? Non, bien sûr. La notion de matin évoque l’aurore et le lever, le constat de l’orée de l’inconnu, etc.
3 - L’usage ici de l’article définit se rapporte naturellement au concept de printemps et non à une désignation par trop précise d’un individu particulier dans l’ensemble des phénomènes liés à cette saison spécifique.
4 - Alors que dans une vision positiviste – c’est-à-dire dans le strict cadre astronomique- le printemps va du 21 Mars au 23 Juin. Lorsque la position apparente du soleil à midi, selon l’orbite annuelle de la terre, franchit le tropique de capricorne et se dirige vers l’équateur. Mais, dans l’imaginaire sous tendu dans cette phrase, on se réfère à une conception sous jacente du printemps composée des attributs anthropomorphiques, selon Strauss (1922) : air doux et embaumé, température clémente, soleil, vent léger. Pourquoi ces références à un mythe tout aussi prégnant que celui du bon sauvage, de la nature-mère ? Y voir un rapport à une conception rousseauiste du monde.
5 - Cette manière de faire du printemps un sujet, auteur d’une action symbolisée par « est », dans une approche allégorique.
6 - On ne pense évidemment pas à une conception analytique du terme, du type de celle présentée par Goodman en 1947. Le moment déterminé où le printemps « arriverait » tel un sujet agissant/actant est hors de propos ici. On pense plutôt aux fractales de Mandelbrot.
7 - Cette notation de référence précise à un moment donné ne vise en aucun cas à produire un effet facile de narration, mais plutôt à recentrer le propos sur une perception intersubjective d’un évènement particulier dans une succession du type de celle analysée par Genette (2001).
8 - Depuis les premières approches de l’attente suspensive au fait, qui n’est que l’envers de la fluidité des impressions relatives, la mise en exergue d’un point de vue particulier exprimé par ce « de » ne saurait conduire à une spéciation abusive. Voir à ce sujet Di Pallacio (1978), bien que ses difficultés à se confronter au rythme de narration soient bien connues.
9 - Toute référence à une conception individuée du monde des objets serait erronée !
10 - Sens évidement non naturaliste, mais fallait-il l’indiquer ?
11 - Il va de soi qu’on se réfère ici à une conception psychanalytique lacanienne du moi en surrection/individuation contra irrection/collectivisation. Enfin, je crois.
12 - Curieux rapprochement entre l’auxilliaire « avoir » et la propriété ! S’agit-il de l’appropriation du monde tel que l’évoquait Casamayor en 1921 ?
13 - Dans le triple sens « apercevoir », « contempler » et « compris », qui montre le lien intime entre le « voir » et le « concevoir ».
14 - Tentative de généralisation de type méta-dalien. Sans commentaires !
15 - « Bourgeon », dans le sens « promesse de vie » c'est-à-dire potentiel en devenir, mais, nous disent les biologistes dont on a tort de négliger l’apport, aussi dans l’acception « énergie vitale » du flux de sève mobilisé par la pression osmotique. Image lointaine et processus présent qui n’est pas sans faire penser au foisonnement anarchique d’une phylogénèse ontologique (Feyerabend, 1995).
16 - Voir note 14, évidemment (mais cela mériterait qu’on s’y arrête).
17 - A tous ceux qui penseraient à une tentative dendrologique de subsummer la nature à ses parties, nous opposons les fameuses rétroversions de Carrare (1954).
18 - La littérature regorge de citations sur le renouvellement comme antithèse de la disparition. Fallait-il en arriver à nier les antiphrases du doute existentiel ? Cela nécessiterait d’être revu en détail.
19 - Voilà donc la métaphore des pas matutinaux de Valéry !
20 - Il va de soi qu’on se réfère ici à une conception personnaliste du « Je », constitué comme sujet (voir Balmary, 1974).
21 - Le réductionnisme sous jacent au « en ». Référence complexe : globale ou analytique ?
22 - Par rapport à la note 12, s’interroger sur les « usages crépusculaires des dérives spéculaires », pour paraphraser mon ami Barthes !
23 - Subjectivisme ? Non pas. Projectivisme, sûrement… A bon entendeur…
24 - De Kreutz à Malvin, on n’arrête pas de souligner l’indéfinissable. Il faut adhérer à cette tradition. Indispensable.
25 - Conception psychanalytique de la joie. Les passions et les humeurs, cf. J.M. Vincent.
26 - Dremein (1903) dirait sans doute : « voilée » ! Quelle dérision.
27 - Conjonction ne signifie pas adjonction. On peut être atterré par l’irrédentisme de certains commentaires à ce sujet.
28 - Nous sommes encore dans l’approche romantique, avec le mystère de la relation à la nature.
29 - Ou « Sortir », tout simplement. Beaucoup auraient complexifié l’action. Restons simples quand il le faut.
30 - Dans. Ou sur ? (scandinaves, anglais). La maison est elle elle-même située dans le jardin, ou sur ou à côté ?
31 - Toute référence à une conception individuée du monde des objets est ici la bienvenue (voir Abada, 1952 bien évidemment).
32 - Flou volontaire, qui laisse imaginer un jardin à la française, à l’anglaise, un jardin potager, un jardin des délices ?
33 -Ce membre de phrase n’appelle pas de commentaire particulier. Mais je me demande si j’arriverai un jour à terminer ce roman naissant, compte tenu de la lenteur de ces fameux pas sur mes pieds nus, qui commencent à me gonfler grave.

 
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